Toujours d'actualité

Publié le par Gilles Lehmann

 

     Plus d'un an que j'ai écrit ce texte qui hélas est toujours d'actualité...

 

 

 

Lettre aux instituteurs qui respirent encore

 

 

Demain il sera trop tard.

 

Notre métier subit une attaque sans précédent. Il n’est plus question d’imposer une idéologie pédagogique quelconque, mais d’anéantir l’école de la République. La gratuité et la laïcité sont des maux pour nos gouvernants. Qu’elles ne soient pas pour nous des grands mots vides, derrière lesquels nous cachons notre complicité.

 

Nous mourons, certes pas de cette mort qui nous attend tous, seigneurs comme serfs, au bout du chemin, mais de l’abandon de nos principes, des petits arrangements entre nos convictions professionnelles et nos intérêts personnels. Nul besoin d’en dresser la liste. Chacun, en regardant derrière soi, trouvera un exemple de petitesse : certitudes fondées sur l’expérience foulées aux pieds pour appliquer dans la classe un dispositif inefficace ou pensées gardées au bord des lèvres devant un inspecteur pour ne pas mettre en péril une carrière. Dans ces démissions indolentes a été forgé le fer qui à présent nous achève. Depuis des années, bleues ou roses, notre silence de chasseurs d’échelons et la mise en jachère de notre intelligence pédagogique ont préparé le terrain à notre effacement.

 

Ne soyons pas le mouton de Bear goes to town. Dessinons, comme le petit héros d’Anthony Browne, un monde sans violence et sans barreaux. Rendons à notre métier sa grandeur qui naît de la responsabilité et de la réflexion, du don, de l’échange et de l’espoir. Combien sommes-nous à croire encore à la nécessité de l’école ? N’avons-nous pas renoncé devant la puissance du déterminisme social ? L’idée de notre inanité n’a-t-elle pas emporté nos dernières forces ? L’acceptation de la nouvelle réduction du temps scolaire est le paradigme de notre rabougrissement intellectuel et éthique. Nous gagnons des jours libérés et nous perdons notre âme, comme nous la galvaudons en nous comportant en fonctionnaires qui fonctionnent et non en enseignants qui émancipent. Libérés, le mot est lourd de signification. Libérés de l’éducation ? Libérés des élèves ? Les conditions de notre mission se sont-elles dégradées au point de transformer l’école en prison ? Peut-être.

 

Nous exerçons un métier qui n’est gratifiant que si nous pouvons y appliquer notre raison et notre libre arbitre, loin des oukases de ceux qui n’apprécient guère la fréquentation quotidienne des enfants. Nous devons nous garder des théories pédagogiques exclusives qui, au gré des modes et des alternances politiques, voudraient nous imposer leurs vérités dédaigneuses. Nous devons penser en liberté. Cessons d’être des fantassins, cette piétaille de l’Éducation nationale qui accepte tout en maugréant. Réfléchir par soi-même, prendre la parole, n’est-ce pas ce que nous demandons chaque jour à nos élèves ? Mais à quoi bon, si de notre côté nous en sommes incapables ? Dépouillés de notre valeur exemplaire, nous ne serons bientôt plus rien. À moins que nous ne décidions, à l’appel des collègues entrés en résistance, de mourir debout. Ce sera déjà une victoire, fondatrice d’une autre école à construire sur les ruines de celle qui meurt entre nos mains.

 

L’urgence aujourd’hui, c’est de se relever et de faire front un par un, jusqu’à ce que notre force renverse la montagne de mépris et d’ignorance qui se dresse devant nous. Ensuite, il sera toujours temps de débattre dans les écoles du sens que nous voulons rendre ou donner à notre métier, en dressant un état des lieux honnête, sans haine ni complaisance, et en ne laissant personne parler à notre place.

 

Plus que jamais, nos enfants ont besoin d’enseignants debout, porteurs d’espoir et qui défendent les valeurs républicaines. Certes, la porte est étroite, mais si nous continuons à nous taire, à obéir contre notre conscience, à participer aux funérailles de l’esprit en comptant sauver notre peau, demain nous n’aurons plus devant nous qu’une pierre pour pleurer, sur laquelle les générations futures déchiffreront péniblement cette épitaphe navrante :

 

Ci-gît l’école de la République trahie par ses serviteurs.

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D
<br /> Penser en liberté, debout, affranchis de la doxa de la modernité qui n'est qu'une illusion pour que rien ne change jamais.<br /> Beau texte.<br /> <br /> <br />
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G
<br /> <br /> Merci Dominique.<br /> <br /> <br /> <br />