Des résultats d'évaluations nationales de CM2 qui ne manquent pas de sel
J'ai été suspendu par l'inspecteur d'Académie de la Haute-Vienne durant la semaine de passation des évaluations nationales de CM2. Certes j'ai eu l'outrecuidance de refuser de mettre en place ce dispositif à la lettre, préférant l'adapter pour ne pas empiéter sur le temps des apprentisages, dans le contexte handicapant de la réduction des horaires d'enseignement. Préférant l'affrontement au dialogue, ma hiérarchie a fait perdre du temps à tout le monde. C'est regrettable, mais ma prise de position n'aura peut-être pas été inutile, puisque le ministère se dit aujourd'hui prêt à réfléchir à un nouveau calendrier.
Comme quoi, parier sur l'intelligence et la responsabilité peut aider à infléchir des politiques aberrantes et contraires au bon fonctionnement de l'école publique, politiques défendues par les inspecteurs, non par conviction mais par obéissance. C'est le privilège des enseignants de ne pas être des fonctionnaires d'autorité et d'avoir donc une entière liberté d'expression. Leur honneur consiste à ne pas faire passer leur intérêt matériel avant le bien-être intellectuel des élèves. La prime de quatre cents euros semble avoir changé la donne, à tel point que le ministère peut se vanter cette année d'un taux record de remontée des résultats d'évaluation, en affichant un score de 93 %. Certaines primes d'inspecteurs étant déjà modulables, il n'est pas absurde de penser qu'il en sera demain de même pour celles des enseignants. Quoi de mieux, pour que les uns et les autres ne se déchirent pas, que de leur tendre les mêmes carottes.
Mes élèves ont sans doute été mis dans les pires conditions pour ces évaluations 2010 : absence de leur maître, inquiétude pour son avenir, médiatisation. Ils ont passé les épreuves sous la conduite d'une remplaçante. C'est elle qui les a corrigées. Je n'ai soumis ma classe à aucune révision avant cette folle semaine. Du coup, les résultats ne sont entachés d'aucun de ces petits arrangements que certains collègues n'auront pas manqué de pratiquer et qu'ils pratiqueront sans aucun doute à l'avenir, à mesure que les pourcentages de réussite aux évaluations nationales se répercuteront sur leur déroulement de carrière et leur salaire. L'homme est faible et les enseignants ne font pas exception à la règle.
J'ai lu dans la presse que l'inspecteur d'académie de Haute-Corse et le recteur de Corse se félicitaient de la réussite des élèves de l'île aux évaluations nationales de CM2. link link
Je devrais donc me féliciter moi aussi des résultats de ma classe de CM2, puisqu'ils n'ont rien à envier à la Corse, étant très proches de ceux de l'académie de Paris qui occupe la première place du podium national. Avec 85 % de mes 27 élèves présentant des acquis bons ou très solides en français (médiane à 40 sur 60), et 74 % en mathématiques (médiane à 22), je suis bien au-delà des chiffres de l'académie de Limoges et de la Haute-Vienne. link
Je me réjouis de prouver que mes prises de position n'ont rien à voir avec la peur du jugement porté sur mon travail, rien à voir avec mon incompétence professionnelle supposée, rien à voir avec la fainéantise légendaire des enseignants aux cheveux longs et à la barbe pas toujours fraîchement rasée. De là à mériter les palmes académiques, il y a pas que je me garderai de franchir – sont-elles d'ailleurs d'une quelconque utilité pour nager dans les eaux troubles de l'éducation nationale ? –, mais j'espère au moins que le travail de mes élèves, jugé à l'aune des résultats nationaux, sera le gage de mon honnêteté intellectuelle quand je dénoncerai à l'avenir la perniciosité de ce dispositif d'évaluation.
Ces résultats méritent plus qu'un simple article pour mettre en évidence leur caractère de trompe-l'œil. Mon propos n'était ici que de démontrer, à travers le savoureux cadeau fait par mes élèves, que je ne suis pas disqualifié, comme j'ai pu le lire ici ou là, pour porter un regard critique sur les évaluations nationales de CM2 et pour poursuivre une résistance assumée.
Merci à ma classe et à tous ceux qui m'ont soutenu sans retenue.