Une conférence ordinaire
Nous sommes une petite cinquantaine dans cette salle des fêtes trop vaste et sans chauffage. Tout commence par des serrements de mains, des petites discussions en aparté, le temps que tout le monde signe la sacro-sainte feuille d'émargement, garante de notre obéissance. Notre paraphe affirme que nous sommes là, ou du moins que nous sommes présents, car durant les trois heures qui vont suivre, beaucoup d'entre nous seront ailleurs. Notre corps fera face aux intervenants, tandis que nos esprits feront l'école buissonnière.
La généralisation de la pratique de l'émargement n'est pas anodine. On pourrait penser qu'il s'agit de traquer les quelques fainéants qui préfèrent rester chez eux pendant que les collègues sérieux complètent leur formation. La vérité est ailleurs : l'intérêt des conférences pédagogiques est tellement proche de la nullité, les intervenants si médiocres en général qu'il faut contraindre d'une manière ou d'une autre les enseignants à venir.
La conférence commence enfin. Elle a pour thème les PPRE, les programmes personnalisés de réussite éducative. C'est fou comme les sigles ont envahi l'éducation nationale. Un sigle, c'est bien pratique pour cacher du vide, cela rentre facilement dans la tête des professeurs et des parents, c'est presque un slogan. Au bout de quelques années, on en oublie la signification et on l'abandonne aussi facilement qu'on l'a adopté... pour passer à un autre. Un sigle c'est très laid au fond, inutile et mensonger, rien que de la publicité.
L'inspecteur est paraît-il très attaché aux PPRE. Sa conseillère pédagogique généraliste semble moins convaincue, mais elle fait semblant de l'être pour garder son plaçou. C'est elle qui prend la parole jusqu'à la pause café-madeleines, le vrai noyau de la matinée, le moment que tout le monde ou presque attend pour donner au corps ce qui est refusé à l'esprit : une vraie nourriture.
La conseillère commente ou plus exactement lit le texte d'un diaporama qui défile sous nos yeux. Blabla et paraphrase. C'est la grande mode : la technologie de la vidéoprojection et de l'informatique au service du vide intellectuel. C'est censé suffire aux abrutis que nous sommes. Tout cela bien sûr est fait en amateur. Quand la conseillère veut passer un petit film sur une expérience en classe, elle se rend compte que le vidéoprojecteur ne produit pas de son. C'est bêta, cette absence d'enceintes intégrées. La technologie a ses limites. Et l'inspecteur n'a pas de solution. On regarde le film malgré tout, doublé par la dame : un grand moment de formation continue.
La pause café-madeleines est toujours plus longue que prévue. Quand on n'a pas grand-chose à transmettre, mieux vaut faire durer les petits plaisirs. La hiérarchie le sait bien, elle en use à volonté. Des petits groupes se forment pour discuter de tout et de rien. L'inspecteur papillonne. On le courtise pour être dans ses petits papiers à la prochaine inspection ou quand on aura un service à lui demander, une autorisation quelconque. Peut-être n'est-il pas dupe, mais en fin de compte, il adore cela comme tous ses collègues inspecteurs. Le plus médiocre d'entre eux aura toujours ce sentiment de puissance, cette illusion d'autorité que confère la fréquentation des flatteurs, flagorneurs et autres lèche-culs.
La fin de la conférence n'est qu'un long monologue de l'inspecteur sur le cadre réglementaire des PPRE. Bougrement passionnant. Plus personne ou presque n'écoute. Certains parlent entre eux, d'aucuns corrigent des copies, d'autres lisent tranquillement. Quelques jeunes s'évertuent à prendre des notes. L'inspecteur s'arrête un instant pour appeler des questions. Il fait chou blanc, pose la question lui-même et repart de plus belle. Pathétique. Un doigt finit par se lever pour en poser une : pitié ou volonté de se faire remarquer en bien ?
Midi arrive, le pensum est derrière nous. Résultat de la matinée : nous n'avons rien appris, certains ont pris froid, la plupart se sont ennuyés, mais personne n'est intervenu pour dire que tout ce baratin était sans intérêt, que nous avons perdu notre temps. Je l'ai fait deux fois au cours de ma carrière, aucun collègue ne m'a jamais soutenu sur le moment. Certains sont venus m'encourager après coup certes, mais c'est insuffisant pour faire évoluer les pratiques. Depuis, je fais semblant comme tout le monde, j'attends que les minutes s'égrènent en bel hypocrite.